3 Décembre 2005
 
1811 & 1847
Les Années Glorieuses
La Comète rejoint
le Grand Duc Constantin
 
 

L'OUVERTURE DES BOUTEILLES

Le moment est intense de se trouver avec un tire-bouchon devant deux des bouteilles les plus mythiques de tous les temps. La valeur financière est conséquente! Et il y a l'anxiété devant l'éventualité d'un désenchantement: les merveilles ont-elles gardé toute leur perfection?

Les deux capsules sont identiques.

Il faut 20 minutes pour dégager les deux obstacles qui me séparent des trésors. Chaque tour de vrille est un fabuleux retour jusque vers le début du 19ème siècle.

 
1847
Le bouchon est complètement imbibé. Dégagé d'un centimètre, je me rapproche pour le sentir: il exhale déjà de merveilleux arômes de fruits confits. Il n'y a pas de doute: le vin est parfait!...premier soulagement...

Je serre le bouchon entre mes doigts et je continue de tirer lentement: il sort en un bloc d'une fragilité extrême.

Il se désagrège complètement lorsque je le retire de la vrille.

La photo de ce bouchon, traitée à l'ordinateur de manière spéciale, révèle l'écriture: "Yquem 1847"!
1811
La partie supérieure du bouchon, un demi centimètre, reste attachée à la capsule!
Le haut sort avec difficulté, car il est passablement pulvérisé mais imprégné d'une odeur envoûtante.

Je devine déjà que la bouteille est parfaite... deuxième soulagement...

Le bas, plus compact, sort d'une pièce.
De nombreux jours, les restes des deux bouchons sentiront encore les effluves des divins breuvages (les bouteilles aussi).

Ces bouchons n'étaient certainement pas d'origine, mais ils étaient à l'évidence vraiment très âgés.

Les flacons étaient tenus debout depuis plus d'un mois.
Il n'y avait pratiquement aucun dépôt au fond des bouteilles.
A l'époque, on gardait souvent les vins en tonneau de nombreuses années avant de les mettre en bouteilles. Ils avaient ainsi le temps de bien se clarifier.
Les deux verres sont de couleur vert pâle avec un cul assez prononcé, plus profond sur la bouteille de 1847.


LA DEGUSTATION
CHÂTEAU D'YQUEM 1847 (*****)

Niveau impeccable, sensiblement équivalent au 1811 (voir photo du 1811).

La couleur, nettement moins foncée que des 1861 ou 1921, tire sur le brun-or, un peu comme du Cognac. Extrêmement limpide.

Au nez, le type Yquem est bien présent: caramel au lait, nougat, crème fraîche, fruits confits, touche de cire de parquet.

Ses arômes s'expriment avec beaucoup de noblesse, d'élégance et de force, sans violence.

On resterait des heures le nez sur le verre: fruits, fleurs, épices, essences nobles...

Le vin est très intense. Il bénéficie d'une légère acidité volatile qui renforce les sensations de manière subtile.

On y ressent toutes sortes de fruits confits. Une touche d'écorce d'orange s'y mêle.

Selon la légende, la récolte était totalement botrytisée. Ce point-là se confirme: à l'évidence, il y a passablement de sucre. Mais le vieillissement et le millésime exceptionnel accomplissent le miracle de l'harmonie: la sensation sucrée se confond véritablement avec un gras charnu si dense qu'il accompagne sans fléchir un instant l'acidité et les fruits confits (dont la mirabelle) durant l'interminable finale.

La persistance révèle aussi une note mentholée fort agréable.

Ce vin stupéfiant mérite tous les éloges qu'a pu lui faire en son temps le Grand Duc Constantin. Il a traversé les âges sans en subir le moindre outrage.

1847 est à coup sûr l'une des plus fabuleuses réussites d'Yquem.

CHÂTEAU D'YQUEM 1811 (*****)

Niveau parfait, visible sur cette photo.

Couleur brun-or, sensiblement la même que celle du 1847, mais très légèrement plus claire.

Le nez se caractérise par une finesse exceptionnelle: c'est un rêve sur ce point.

Dans le style, on se rapproche de la classe inimitable des plus grands Riesling allemands.

Notes de fruits exotiques, de quinine, d'agrumes (mandarine).

Là encore, rester le nez sur le verre: quel bonheur! La panoplie des senteurs est infinie et changeante d'un instant à l'autre.

Le vin est tout simplement impérial. Jamais son extrême densité ne dévie sur la lourdeur.

Encore plus que pour le 1847 la notion d'âge est un phénomène totalement inconnu pour lui.

Il est un peu moins doux que le 1847, mais on ressent bien le sucre candi le plus fin. Les fruits confits emplissent la bouche du début à la fin.

L'acidité affole littéralement les papilles, mais de manière sensuelle, car elle est enrobée par un gras très dense.

La finale est caractérisée par une minéralité fabuleuse jamais ressentie dans un Yquem à mon sens. Si cela provient du terroir, alors c'est l'Everest des terroirs.

Parler de longueur pour indiquer la persistance gustative de ce vin est un bien faible mot.

Millésime mythique, Vin mythique. La perfection existe, oui!

 

CONCLUSIONS

Ces bouteilles étaient de provenance sûre. Les conditions de stockage furent toujours parfaites. Il me paraît impossible d'en trouver de meilleures que celles que nous avons eu le bonheur de goûter. J'espère simplement qu'il en existe d'autres aussi bonnes.

Les Yquem 1847 et 1811 bénéficient d'une aura particulière, car ils sont liés à des événements historiques marquants et parce qu'ils ont été considérés dès le départ comme exceptionnels.

Il me semblait utopique de retrouver des sensations aussi fabuleuses que celles ressenties avec les 1869 et 1861. Je pensais que cette densité ne pouvait se retrouver que sur ces deux années extrêmement riches, puissantes et liquoreuses.

J'étais loin du compte: 1847 et 1811, forts différents car moins doux et moins puissants, sont peut-être encore plus extraordinaires, à divers titres. Ils dégagent une sensation de perfection absolue et intemporelle jamais perçue à ce point dans d'autres millésimes. Ils jouissent d'une finesse et d'une acidité au-dessus de n'importe quel millésime du 20ème siècle par exemple.

Le 1847 est un Yquem concentré, racé et équilibré. Ses prodigieuses qualités sont suffisantes pour en faire une vedette parmi les vedettes, apte à défier encore des décennies. Si j'osais tenter de le rapprocher de millésimes plus connus, je penserais à 1921 et 1949.

L'immortel 1811 est un Yquem d'une finesse et d'une classe incomparables. Moins puissant que beaucoup d'autres millésimes, il reçoit la palme de la perfection et de la persistance aromatique et gustative. Son côté "minéral" est divin. J'ai de la peine à trouver d'autres Yquem qui s'en rapprochent. Je me force maladroitement à citer 1937 et 1975.

Oser dire que l'un est meilleur que l'autre serait une marque absolue d'irrespect.

Mais j'ose dire que ce sont les deux Yquem que j'ai préférés.

 
Présentation du domaine d'Yquem
concernant principalement l'époque des millésimes 1847 et 1811
sous la rubrique: "Quelques articles".